ChatGPT a 3 ans - Accrochez-vous
Les premières grandes conséquences arrivent. Les premiers qui ne comprennent plus le sens de leur mission sont les professeurs et certains parlent de catastrophe dans le monde du travail. Le patron de Google ne vient–il pas de dire à ses cadres et cadres supérieurs de bien profiter des deux années à venir car après ils seraient remplacés par “l’intelligence artificielle” (très bon moyen de motiver ses troupes pour les deux années qui viennent ?).
De plus en plus, on constate les phénomènes de dépendance affective, surtout pour des adolescents qui confient leur état d’âme à des machines et qui parfois vont jusqu’au suicide ; nous aurions pu anticiper car, à partir du moment où nous confions nos facultés intellectuelles et créatives à des systèmes, en ajoutant le pouvoir de nous dire la vérité tout le temps, nous provoquons une marginalisation (sans cesse croissante) de notre nature agissante ; et nous nous sommes jetés dans les bras de ces oracles parlants.
Or pour nos enfants, c’est une catastrophe car ils ne voient plus le besoin de manier la grammaire (règles du langage), et encore moins d’apprendre à écrire alors que nous savons que ces actes participent à la constitution de la pensée et du jugement critique. La suite risque d’être grave car nous transférons nos facultés les plus fondamentales à la technologie.
Des centaines de millions d’individus vont renoncer à s’exprimer avec toute leur singularité, leur liberté, pour laisser place à un langage mathématisé et standardisé, et donc privé de vitalité et de subjectivité. Ces mêmes groupes vont échanger sans cesse avec des entités omniscientes qui vont les mener par le bout du nez, cherchant à les inciter à acquérir produits ou services appropriés à chacun d’entre eux. Certains de ces agents parlants risquent aussi d’être exploités par des partis politiques, voire des sectes, en vue d’influencer des êtres vulnérables car seuls devant leurs écrans. De plus, nous allons entrer dans une ère de l’indistinction généralisée où nous ne saurons plus ni l’origine ni la nature d’une image, ce qui ouvrira la porte à toutes les manipulations.
Le point le plus dangereux est sans doute la fin de la ”destruction créatrice” théorisée par Joseph Schumpeter, qui postulait que les ruptures technologiques entraînaient des pertes d’emplois tout en créant de nouveaux métiers, le plus souvent dans les services. (À ce jour dans le monde, 70 % des emplois sont dans le secteur tertiaire). Or ces emplois font appel à nos facultés intellectuelles et créatives, et nous créons face cette situation un système capable d’assumer la majorité de ces tâches de façon plus rapide, plus fiable et moins coûteuse, et nous savons qu’il n’y a pas de secteur quaternaire.
Un autre aspect non négligeable sera l’extinction du monde de la culture qui sera assurée par des procédés automatisés (voir les miniséries produites en Chine qui sont générées par des systèmes dans ce domaine), donc la disparition infinie des savoir-faire. Nous finirons ainsi par créer nos séries personnelles, et nos échanges ne se feront plus qu’avec des systèmes, et non plus avec des êtres humains.
Certains diront que j’exagère mais nous savons qu’en matière de numérique, la société se réveille toujours avec plusieurs trains de retard. Sachant qu’il ne faut rien attendre du législateur, qui a souvent les yeux pleins d’admiration pour cette innovation numérique (l’État soutient par des investissements l’essor des IA génératives et leur adoption dans les services publics), il nous appartient de sauvegarder le génie propre à chacun d’entre nous. Il faut nous battre pour que nos enfants et petits-enfants ne deviennent pas une masse d’inutiles, autrement nous nous retrouverons sous la coupe de technologies en lieu et place de jugements et projets humains. Le techno-capitalisme tente d’échanger notre autonomie contre ses automates (d’aucuns disent que l’IA est le nouvel opium du peuple). Il ne faut pas céder à la facilité comme le disait Saint-Éxupéry : “l’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle”. Il faut préférer l’humilité des mortels car c’est notre intelligence incarnée, lente et laborieuse, mais aussi rationnelle et relationnelle qui nous permet d’aimer les uns et les autres.
Guy Delsaut, président de l’Union bp
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